COMMENT PEUT-ON INTERVENIR AUPRES DE LA PERSONNE ALCOOLIQUE ?

Les gens qui boivent ont des comportements qui posent un défi. L'accompagnant doit être suffisamment compétent pour arriver à aider des individus qui sont souvent dans le déni.

MAIS POUR CELA il doit connaitre la problématique, formé initialement et la continuer tout au long de ses actions.
Pour nous, l'accompagnant se doit aussi d'être un abstinent total.
       

DES POINTS A CONNAITRE :

La place centrale prise par cette substance dans notre culture est indéniable. Cependant, il ne faut pas entrer dans la psychose. Il est complètement ridicule de supprimer le produit à des personnes qui n'ont pas de problème.

    1 Absorber son premier verre d’alcool ne prédispose pas à devenir dépendant ou à décéder d’une cirrhose du foie.  
  2 Il faut bien dissocier alcoolisation et alcoolisme, termes trop souvent amalgamés.  

3 La chaîne de comportements qui amène à l’alcoolisme ne fait pas basculer pas immédiatement dans la dépendance.  
  4 L’alcoolisation commence par un premier contact qui constitue une sorte d’expérimentation. Cette première approche peut déboucher sur un usage régulier mais contrôlé.
    Qui, à son tour, peut devenir usage excessif (on évoque à ce propos le chiffre, par semaine, de 12 verres, mais cela est très variable, selon la constitution de chacun, une barrique pouvant être la limite pour l’un (e), un dé à coudre pour l’autre…).
  5  Jusque-là, la personne peut se stabiliser à l’un de ces stades (l’escalade n’est en rien une fatalité). Elle possède encore toutes les facultés de réagir et d’interrompre sa consommation, quand elle le souhaite.    
       
Le danger véritable survient quand la dépendance s’installe : il lui est alors quasiment impossible de s’arrêter sans traitement et sans aide.

 
     
L’ensemble du processus peut prendre en moyenne entre 15 et 20 ans. Il n'est pas rare aujourd'hui de voir des cas où cette période est fortement raccourcie. Un certain nombre de symptômes cognitifs, comportementaux et physiologiques permettent de déceler le franchissement de ce seuil :

1 Prise de quantités toujours plus importantes pour obtenir le même effet,
2 Temps important passé autour de la prise du produit au détriment de l’activité sociale, familiale et professionnelle,
3 Impossibilité de différer, le besoin devenant irrépressible,
4 Poursuite de la consommation malgré la conscience de sa nocivité,  et ritualisation des pratiques.
  Ce qui préside à cette évolution relève certainement d’une multiplicité de facteurs et de circonstances dont on se gardera bien de privilégier l’un ou l’autre, chaque individu étant à la fois unique et trop complexe pour qu’on puisse se permettre de réduire sa problématique à une seule cause.    
Et puis, il y a ces moments tragiques de la vie (accidents, déceptions amoureuses ou professionnelles, syndrome post traumatique…) dont seul l’effet psychotrope, obtenu en buvant, semble alors pouvoir venir calmer quelques peu les effets de souffrance.   Et, il est  vrai que l’alcool donne une sensation de toute-puissance. Il annule la notion de temps (le passé devient le présent et rend l’avenir impensable). La prise du produit constitue dès lors une protection qui met à l’abri d’une confrontation par trop douloureuse avec une réalité plus ou moins insupportable.
         

L’INTERVENTION

Toute demande est structurée autour de quatre éléments : UN PROBLEME UNE SOUFFRANCE UNE DEMANDE UNE ATTENTE
Dans les situations d’alcoolisme, cette demande est le plus souvent éclatée : la personne qui pose problème (parce qu’elle boit) n’est pas uniquement celle qui souffre. C’est aussi le cas de son entourage qui est souvent à l’origine de la demande.

Le malade n’est pas forcément en attente d’une aide. Il est en effet très fréquent d’être confronté au déni.

         
Les stades chronologiques pouvant être relevés :      
1 2 3 4 5
Le premier stade est celui au cours duquel le malade nie farouchement boire plus que d’autres et prétend être maître de sa consommation. Quand il finit par le reconnaître — on se situe au second stade — il passe souvent alors par une grave dépression, et une montée importante de la culpabilité et de l’angoisse : « Regardez ce que j’ai fait aux autres, à ma famille. J’ai honte. Je ne mérite pas de vivre. » Au troisième stade, le malade sort de son isolement et de sa déprime et raconte son passé, ses cuites, ses dérives, ses difficultés de tous ordres. Au stade quatre, il cherche à installer une barrière entre le produit et lui : cela peut être un médicament, mais aussi une pression collective (rôle des associations d’anciens buveurs qui deviennent très présents, notamment en cas de rechute). Cinquième et dernier stade : le sujet a pu identifier ses conflits intérieurs. Il peut les gérer sans les concevoir comme menaçants ou dangereux. Il leur trouve des solutions adaptées, pratiques, concrètes et immédiates, sans avoir besoin d’avoir recours ni à l’alcool, ni à une barrière comportementale ou médicamenteuse.
         
  Le cheminement de toute personne alcoolique ne va peut-être pas suivre cette progression d’une façon linéaire et rigoureuse.  
  En outre, une régression est toujours possible, car, en la matière, les échecs sont fréquents.  
         
 L’ATTITUDE DE L'INTERVENANT L'accompagnant doit d’abord adopter une grande tolérance face à un malade qui, non seulement peut se montrer incrédule au fait qu’il doive être aidé ou qu’il puisse l’être, mais qui peut aussi multiplier les échecs et les rechutes. L'alcoolique peut être très doué pour faire douter l’intervenant en s’enfermant dans un déni très protecteur. Il ne sait quasiment jamais les raisons de sa problématique.  
   

Il ne faut pas, au niveau de l'accompagnant être ni dans le reproche, ni dans une émotion par trop fusionnelle. L'empathie est à éviter.

Il doit se proposer comme partenaire et non comme inquisiteur. Il est important qu’il accorde toujours du sens à l’alcoolisation. Comportement encore tout aussi essentiel : ne pas se centrer sur le symptôme, mais sur la souffrance qu’il occasionne.
         

Les attentes du malade

On ne rencontre jamais l’autre quand on parle de lui, mais quand on parle avec lui :
le malade alcoolique ne demande pas à ce qu’on lui apporte des réponses, mais à ce qu’on l’écoute.

 Il ne faudrait pas reproduire dans l’accompagnement, ce qui pourrait bien être à l’origine de l’alcoolisation : la discordance entre ce qui est attendu et ce qui est trouvé.
         
Des constats On estime qu’il existe en France entre 5 et 6 millions d’alcoolodépendants.    
    Les inégalités face à l’alcool sont frappantes.  
Pour les ouvriers et employés aux prises avec l’alcoolisme, les conséquences sont dramatiques (perte d’emploi, de logement, éclatement du couple et de la famille).

Les spécialistes notent d’ailleurs de nettes différences dans les pathologies, d’un groupe social à l’autre, selon la pénibilité des vies professionnelles.
Plus la pénibilité professionnelle est grande, plus le maintien dans le tabagisme et l’alcoolisme est accentué. Ces différences correspondent d’ailleurs à l’espérance de vie, variant d’un groupe social à l’autre. Plus complexe à étudier est la morbidité ( c’est-à-dire ce qui fait souffrir sans pour cela faire mourir), surtout si l’on prend en compte toutes les formes de souffrances : psychique, familiale, sociale, économique… et pas uniquement physiques.
   "BONS" et "MAUVAIS" BUVEURS ?  
Classifier les buveurs correspond à faire une sorte d'élite qui pourrait et une autre, plus méprisable qui ne pourrait pas. Ainsi, il y aurait par exemple les “bons buveurs”, ceux qui savent boire et supportent bien l’alcool c’est-à-dire les “bons Français” et les “mauvais buveurs” ou “mauvais Français” génétiquement programmés, dits “malades” quand ils s’alcoolisent, vision qui exclut et disqualifie toute position préventive.   Ou, à l’inverse, faut-il ne voir que la prévention, en excluant la notion de soin pour ceux considérés comme “irrécupérables” du fait d’un “hérédo-alcoolisme” ? (Théorie généralement sans fondement scientifique, en vigueur jusqu'au début du XXe siècle, faisant état de stigmates de dégénérescence chez les descendants d'alcooliques et de leur propension à consommer avec excès des boissons alcooliques.)
 
  Comme s’il fallait choisir entre deux positions artificiellement opposées : prévention et/ou soins, en oubliant simplement que cela ne s’adresse pas aux mêmes personnes : la prévention quand on est en bonne santé, les soins quand on est malade.
         
PLAISIR / SOUFFRANCE Qu’en est-il - pour ce que nous en savons actuellement - des effets de l’alcool ?
S’il est possible de se démarquer des représentations depuis si longtemps présentes dans notre culture, l’honnêteté intellectuelle nécessite au moins d’accepter l’idée que l’alcool est ubiquitaire : à la fois du côté du plaisir et de celui de la souffrance.
 L’alcool n’est en aucun cas biologiquement nécessaire à la vie, comme le sont les glucides, lipides, protéines, vitamines… Sa consommation est donc un choix individuel et/ou social lié au désir, où la dépendance, le besoin, n’apparaissent que dans la pathologie. Alcoolisation dont les effets sont principalement liés à la dose et au mode d’administration : aiguë ou chronique.   Dans ce sens, l’effet de l’alcool est totalement lié au produit : pas de produit, pas d’absorption, pas d’effet, avec, globalement, cette relation de type dose/effet, au moins statistiquement, c’est-à-dire au niveau d’un groupe.
         
         
LE LEURRE "SAIN" Il n’y a pas non plus de bon ou de mauvais alcool, mais une seule substance : C2H5OH, présente dans la vinasse autant que dans le vin que l’on retrouve sur les tables des plus riches, donc pas de bon ou mauvais vin, mais une boisson alcoolique avec une certaine concentration en éthanol, en eau et en congénères.  Pas d’alcool “bon pour la santé”, mais une substance qui a, dans certaines situations pathologiques, des effets thérapeutiques quoique néanmoins toxiques. Pas d’alcool frelaté, mais de l’alcool éthylique autorisé dans l’alimentation, et aussi d’autres substances de la famille des alcools, non autorisées dans l’alimentation, comme le méthanol utilisé comme carburant ou comme antigel.   Pas d’alcool naturel qui serait bon, sain et non dangereux pour la santé et d’alcool chimique qui serait, lui, mauvais pour la santé, et souvent d’origine étrangère. Bien sûr pas d’alcool “fort” provenant de la distillation d’une solution alcoolique fermentée qui viendrait s’opposer point par point à l’alcool provenant de la simple fermentation sans distillation complémentaire. Alcool distillé et alcool fermenté : leur seule différence vient de la concentration en eau.
         
         
AMBIGUITES ET INEGALITES L’ambiguïté joue sur les différentes sortes chimiques d’alcool : éthylique, méthylique… dont la toxicité varie sans être jamais nulle, mais surtout dont seul l’alcool éthylique (alcool de bouche) est classé dans l’alimentation. Ambiguïté aussi sur la notion de “bon” : bon au goût, mais l’alcool n’a pas de goût. Ce sont les boissons alcooliques qui, du fait de leurs congénères, ont du goût.   Bon pour la santé, alors que ce n’est qu’un médicament potentiel parfois bénéfique, mais toujours toxique.
         
Quel est l’état de l’individu qui va “bénéficier” de l’effet de cette alcoolisation ? Là, des variations individuelles importantes-génétiques, sociales, culturelles, économiques, sanitaires - vont avoir pour effet des conséquences dont la résultante sera très inégale. Quel âge, quel sexe, quel état de santé, quel contexte génétique, familial, social, économique…  Pour le dire autrement, à dose égale d’alcool et avec une même répartition de cette dose dans le temps, les conséquences vont varier considérablement selon les individus. C’est ainsi que ce que l’on a coutume d’appeler les seuils d’alcoolisation tolérables pour l’O.M.S. (12 unités alcool hebdomadaires, 4 unités alcool maximum à un moment donné, au moins une journée par semaine sans alcool, recommandations qui s’adressent à des adultes en bonne santé).   Il n’en va pas de même, par exemple, pendant la grossesse, où le seuil tolérable ne concerne plus la mère, mais son enfant biologiquement indissociable vis-à-vis de l’alcool et pour lequel le conseil est la non-exposition à l’alcool.
         
CE QUE BOIRE VEUT DIRE D’où vient cet individu qui s’alcoolise, d’où vient-il/elle en termes sociaux, économiques, familiaux, psycho-dynamiques… Question qui pourrait se traduire autrement par : quelles attentes a cet individu vis-à-vis de l’alcool, vis-à-vis du “boire (de l’alcool)”, quelles motivations dans le choix de “boire” de l’alcool plutôt qu’une boisson sans alcool, ou de ne pas boire ? Au-delà de l’effet propre de la molécule alcool, intervient alors ce que l’on appelle l’effet d’attente, très largement conditionné par nos représentations, elles-mêmes influencées par notre histoire personnelle, familiale, notre culture, mais aussi par la publicité.
A dose modérée, le fait de s’attendre à boire de l’alcool a plus d’effet que d’en boire réellement.

         
SURENDETTEMENT ALCOOLIQUE Enfin tout autre est la question des causes sociales de l’addiction.
Addiction que l'on peut définir comme étant la poursuite d’un comportement (avec, ou non, prise de substance) bien que le bilan conscient des conséquences soit négatif pour l’individu, ce qui, économiquement, pourrait se comparer à la poursuite de prise de crédits quand les remboursements sont devenus supérieurs aux revenus de la personne.

Pour parler d’addiction, il faut une première étape d’attente positive.
La consommation d’alcool, de tabac, comme les comportements potentiellement addictifs (jeux, sport, sexe, achats) peut apporter un plus : le plaisir dans lequel le risque toxique, au sens large, est présent mais pas l’addiction.
 
  Tout autre est la situation quand il convient de combler un manque, de calmer une souffrance. Dès lors, en plus du risque toxique, le risque addictif prend sa place. Trouver une solution à son problème fait prendre le risque d’en faire la solution et, à terme, de ne plus pouvoir s’en passer, quelles qu’en soient les conséquences.
         
L'ALCOOL, "BRISEUR DE SOUCIS" La plus grande inégalité réside probablement dans le niveau de cette souffrance, très inégalement répartie dans la société et que les conduites addictives vont chercher à apaiser.

  Une fois que la magie qui calme la souffrance opère, il faut l’entretenir “à tout prix”. L’effet d’attente est d’autant plus important que la souffrance est forte et l’efficacité rapide.